| 31 divisible par 1 et 31 (nombre premier) |
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Matt m’avait mis en garde : “Si elle nous sort deux premiers à 300 chiffres, on a aucun moyen de les vérifier avant de les livrer.” Ce à quoi je lui avais répondu qu’il n’y avait pas de raison qu’ils ne soient pas bons. On avait rien à perdre. Je l’ai raccompagné chez lui et je suis allé rejoindre la fille chez moi. La nuit était bien avancée dans sa noirceur et son silence. Elle s’est mise à genoux, face à moi, devant la petite table devant ma télé. Moi, sur le canap, je lui dessine sur une feuille une spirale, la même que sur le mur dans notre ancien entrepot, qu’elle fixe avec attention. Un peu avant la fin, j’indique 10300. Et je mets un petit “?” au delà. Je pose le stylo bien parrallèle à la feuille, et j’attends. Avec son doigt elle suit, non sans sensualité, la courbe de la spirale. Elle murmure : “C’est une course vers les ténèbres...” Toujours ce lyrisme. Comment imaginer que la fille des chiffres soit si dotée en lettres, elle qui n’avait pas un seul livre dans sa chambre nue ? Elle lève ses yeux vers moi et dit : “Plus on avance, plus il fait noir. Plus on est seul. La beauté se désagrège.” Je lui demande comment elle trouve les nombres premiers. Elle me dit qu’elle les trouve beaux. Je corrige le malentendu et lui demande comment elle fait pour les identifier. “Le monde est plongé dans le noir; les beaux nombres en sont la lumière. Ils charpentent toute la structure, car tout nombre est soit un beau nombre, soit le composé de beaux nombres. Tout le temps, je me promène sur le littoral chamarré des nombres. Les petits nombres sont si riches en nombres beaux que leur éclat résonne jusqu’à l’infini.” “Mais plus on s’éloigne du 1, plus on va loin, dans ces grands nombres que vous m’indiquez, moins il y a de lumière, moins il y a de beaux nombres. Je sais qu’à la fin, il n’y en aura plus.” Je suis certain que de toute sa vie, elle n’a jamais parlé autant. Peut-être parce que dans cette pénombre, devant cette spirale, le monde vivace des nombres qui hantaient son esprit et la réalité avaient une proximité encourageant l’expression des réflexions profondes qui lui étaient intimes. Avec le stylo de couleur approprié (rouge), j’indique un nombre trivial proche de 10300. Je lui demande si ce nombre est beau pour elle. “Lumineux mais blafard. Ils n’ont pas la beauté sauvage, pure, des nombres cachés tels ceux que vous m’avez montré. La beauté absolue d’un trésor intouché par l’homme.” Je lui découvrais une humanité émouvante. Je commençais à comprendre d’où venaient ses angoisses. Je lui dis que parfois, elle s’aventurait trop loin dans les grands nombres, et que les étendues obscures sans nombre “beau” ou “lumineux” lui faisaient peur. Elle opine et poursuit la spirale de son doigt, dépasse le papier, puis sur la table. “Ici, dit-elle. L’obscurité est totale, immense, les nombres plongent dans les noirceurs comme s’il existait une faille. Une faille si grande que je n’en vois pas le bout et qu’au fond je m’y perds. C’est terrifiant.” Je poursuis le dessin de la spirale sur la table et j’écris : 101000. Elle fait non de la tête, me prend le stylo et indique 10479. “C’est là que la faille commence, c’est ça ? Bon, ne laisse pas ton esprit aller plus loin, d’accord ? Je vais laisser une petite lampe allumée avec notre nombre 154 à coté de ton lit, comme cela tu restes dans ses environs.” Elle opine en me regardant avec des yeux éperdus de reconnaissance. |